La porte de l’appartement s’ouvre sur une scène inattendue. Martine, 73 ans, en robe à fleurs à manches courtes et sandales à frange légèrement compensées aux pieds, est en pleine séance de gymnastique. Son visage affiche un mélange de détermination et de bonne humeur. Bras tendus, entre deux flexions et extensions, elle plaisante avec David, son éducateur d’activité physique adapté. Le cours terminé, assise sur son canapé entouré de plantes qu’elle arrose religieusement chaque semaine, elle se livre sans fard sur son quotidien à 1 100 euros par mois.
« Je m’adapte », répète-t-elle comme un mantra, ses mains lisant machinalement le bas de sa robe. Ancienne éducatrice, Martine a consacré sa vie aux autres. Des foyers de jeunes femmes handicapées aux colonies de vacances, en passant par le bénévolat aux Blouses Roses, son parcours est jalonné d’engagement. Aujourd’hui, c’est elle qui doit jongler avec les fins de mois difficiles.
« Je fais gaffe à tout. »
Son 56 m2, qu’elle occupe depuis 21 ans, est devenu son refuge. « Il faut que je me sente bien chez moi », insiste-t-elle, balayant fièrement du regard sa décoration. Les murs, tapissés par ses soins il y a deux décennies, témoignent de son goût pour les couleurs et la nature. Mais les travaux attendent. « Le sol vinyle se décolle, je suis déjà tombée deux fois. Le devis pour le remplacer était de 2 500 euros, alors j’ai acheté un tapis à la place pour le camoufler. »
Martine s’estime chanceuse. Il y a trois ans, elle s’est lié d’amitié avec Nabila sa nouvelle voisine de palier. « Après une hospitalisation, elle m’a accueillie avec un couscous. » Depuis, chaque jour, elle lui concocte un repas fait-maison. Parfois, ce sont ses filles qui lui apportent. « On dirait les Rois mages ! Un plat chacune dans les mains. »Les enfants de Nabila, âgés de 3 à 18 ans, sont même devenus des visiteurs réguliers. « On regarde The Voice, Danse avec les stars. Elles font de la gym, elles me montrent leurs pas danse », s’enthousiasme-t-elle, photos à l’appui.
Cette solidarité quotidienne lui permet de réduire considérablement ses dépenses alimentaires. Les courses, elle les fait dans les magasins de hard discount à la recherche des meilleurs prix. « Quand j’ai payé mes factures et mon loyer, il me reste entre 200 et 300 euros pour vivre. » Un budget serré qui l’oblige à une gestion méticuleuse. « Je fais mes comptes, je suis obligée de suivre ça de près », explique-t-elle en épluchant ses factures étalées sur la table basse.
« Je fais gaffe à tout.», résume-t-elle en montrant ses relevés d’électricité. En pleine chaleur estivale, son ventilateur reste silencieux. « Je ne le mets plus, même quand il fait très chaud. L’année dernière, ça a fait exploser la facture. » Malgré la débrouille, l’inquiétude pointe quand on évoque l’inflation galopante. « Même en faisant attention à tout, l’argent n’est pas extensible… Je ne peux pas dire que je sois sereine. »
« Je décline en prétextant être occupée. »
Coquette, elle ne renonce pas pour autant à prendre soin d’elle. Tous les trimestres, elle s’octroie un passage chez un coiffeur « pas trop cher », précise-t-elle en citant une chaîne de salon de coiffure réputée pour ses prix bas. « Sinon, je fais moi-même mon shampoing colorant avec l’aide de mon auxiliaire de vie. » Sa mutuelle, vestige de son dernier emploi dans une compagnie d’assurance, est l’une des rares dépenses qu’elle juge indispensables. « Je peux me passer de beaucoup de choses, mais pas de ça », assure-t-elle. « J’ai été opérée des deux hanches. J’ai eu deux prothèses. Puis, je suis tombée et je me suis cassé le fémur. À l’intérieur, c’était de la bouillie. Pendant plusieurs mois, je ne pouvais plus marcher. »
Les sorties ? Un luxe rare. « Quand des amis me proposent d’aller quelque part, je demande toujours le prix. Souvent, je décline en prétextant être occupée. » Le pécule mis de côté est réservé aux « coups durs » : une machine à laver ou un frigo vieux de 15 ans, qu’il faudra remplacer un jour. Pour pallier ce manque, elle participe activement aux animations proposées par les Petits Frères des Pauvres : jeux de société, sorties culinaires, séjours en château… « On ne s’ennuie pas une seconde ! », assure-t-elle ravie de retrouver une vie sociale.
« Rester optimiste »
Les vacances se résument depuis des années à des cures thermales. Cette solution, à mi-chemin entre soins et loisirs, s’est imposée comme une évidence. « J’ai une aide de 150 euros pour le logement et une autre pour le transport. La cure en elle-même est prise en charge à 100 %. » Pourtant, Martine nourrit le rêve de voir un jour Venise. Ce voyage, elle devait le réaliser avec Gilles, son grand amour décédé il y a plus de 40 ans dans un accident. « Je m’en suis voulu », confie-t-elle d’abord. « J’ai insisté. Je voulais aller au théâtre. Gilles était psychologue, il avait travaillé toute la journée, il était fatigué. Sur la route, une voiture nous a percutés de plein fouet. J’étais enceinte de six mois, j’ai perdu mon futur mari et le bébé que j’attendais. Je n’ai jamais pu refaire ma vie. »
« Le secret, c’est de rester optimiste », affirme-t-elle malgré tout. Sa « force de vie », comme elle l’appelle, puise ses racines dans un passé douloureux. Enfant martyrisée, victime d’inceste, retirée à sa famille à 14 ans pesant à peine 27 kilos, elle a connu des épreuves qui auraient pu la briser. Récemment, elle a couché ces maux sur le papier. Comme un exutoire, elle a raconté sa vie dans un petit livre autobiographique. À la fin de l’ouvrage, elle conclut modestement : « La vie, pour moi, n’a pas été un long fleuve tranquille, mais j’ai toujours voulu la vivre dans la résilience et dans l’amour des autres, ce qui m’a permis d’écrire ces moments forts qui ont fait de moi une femme heureuse. »
Depuis fin 2023, Martine bénéficie de l’accompagnement des Petits Frères des Pauvres. Son implication avec l’association est multiple. Chaque mois, elle participe à une après-midi de jeux de société dans les locaux de l’association, rejoignant d’autres bénéficiaires pour des moments de convivialité. Elle a également rejoint le comité de rédaction du journal de l’antenne locale de l’association. Martine ne manque jamais une occasion de prendre part aux diverses activités proposées : sorties culturelles, repas de Noël, galette des Rois… Deux bénévoles lui rendent visite régulièrement à son domicile, partageant avec elle conversations et promenades, contribuant ainsi à enrichir son quotidien.