Maison des orphelins. Ces quelques mots, gravés dans la pierre blanche, ornent le dessus de la porte en bois par laquelle Jean-Claude apparaît. C’est ici qu’il loge depuis fin mars : un bâtiment réhabilité en pension de famille, pour personnes isolées et précaires. Le regard franc et la démarche vacillante, l’homme en jean-polo qui s’avance est un rescapé, à en croire les paroles des bénévoles de l’Association qui occupent eux aussi les locaux. Il y a quelques mois, on le donnait presque pour mort sur son lit d’hôpital. Mais la belle nouvelle est tombée la veille : « D’après le médecin, je suis guéri du cancer », lâche-t-il, heureux et sceptique à la fois.
Sa vie, il pourrait la raconter en 10 tomes, explique-t-il d’emblée. Originaire de Nancy, Jean-Claude, 71 ans, a fait de Marseille sa terre d’adoption depuis plus de 40 ans. Son parcours professionnel, aussi riche que chaotique, l’a mené de la cuisine des palaces londoniens à la comptabilité, en passant par la boucherie, la pâtisserie artisanale ou encore l’animation. Difficile de raccrocher les wagons, tant le récit est dense. « Je suis un diamant à multiples facettes ! Mais ça a toujours été la galère », conclut-il sans fanfaronner.
« Humainement, c’est un peu mieux. »
Né avec un handicap à la jambe, orphelin de mère à 10 ans, il a connu, enfant, les établissements aux « barreaux aux fenêtres » et, plus tard, les périodes où il a frôlé de finir à la rue. « Toute ma vie, au dernier moment, je m’en suis sorti ». Aujourd’hui, Jean-Claude fait partie de ces retraités qui peinent à joindre les deux bouts. « Financièrement, c’est toujours la galère, humainement, c’est un peu mieux. », résume-t-il.
Jean-Claude vit avec 1 000 euros par mois. Une somme qui fond comme neige au soleil entre le loyer et les factures.« Je ne m’habille pas, je ne fais pas de sorties, je ne vais pas au restau, je ne vais pas au cinéma », énumère-t-il. Les vêtements ? On les lui donne. Seule entorse à ses pieds : une paire de baskets blanche, imitation d’une célèbre marque de sport portée par les jeunes.
Cette précarité pèse lourd sur son quotidien et sa santé. « Je ne mange pas correctement », confie-t-il, conscient des conséquences sur son corps déjà éprouvé. L’idée d’une aide-ménagère a été écartée, trop chère. « Il y a des aides de l’État, mais je dois quand même sortir une partie de ma poche. Ce n’est pas possible, quand j’arrive à la fin du mois, je n’ai plus rien ». Face à sa situation, Jean-Claude se sent démuni : « Ce n’est pas juste, voilà. Ce n’est pas juste qu’on demande à des personnes âgées de vivre avec une retraite sous le seuil de pauvreté. »
« J’ai tout misé sur le travail. »
Lorsqu’il se promène dans la rue de Marseille, Jean-Claude ne peut s’empêcher de donner aux plus démunis. Parfois, il lui arrive même d’exploser en sanglot. « C’est peut-être parce que je suis passé par la galère que j’ai pris davantage conscience des autres. » Cet hypersensible, qui a toujours un mot gentil pour son entourage, ne comprend pas vraiment comment il en est arrivé là. « Toute ma vie, j’ai tout misé sur le travail », déplore-t-il. Mais les nombreux soucis de santé et les patrons peu scrupuleux ne lui auraient pas permis de cotiser suffisamment.
Dernièrement, l’anxiété alimentée par la solitude a commencé à le ronger. La peur des nuits sans lendemain. Et puis l’envie de partager des moments de vie avec quelqu’un. « Ce qu’il me manque, c’est une bonne amie, avoue-t-il le sourire triste. Mais je me demande, si j’en avais une, avec quoi je la nourrirais ? » En attendant, Jean-Claude trouve du réconfort auprès des Petits Frères de Pauvres. Le soutien de Bastien, un bénévole devenu « comme un frère », lui a permis de s’accrocher lorsqu’il était à l’hôpital. « Il me booste », reconnait celui qui a tendance à s’enliser dans les démarches administratives.
« Juste un chez-moi. »
Au premier étage de la pension de famille, Jean-Claude nous fait visiter son studio. Quatre murs blancs, une kitchenette, une armoire et une salle de bain. Sommaire, mais fonctionnel. Après des années en résidence ADOMA – ces logements très sociaux destinés aux personnes vulnérables – et une brève expérience dans un logement social, il a trouvé refuge dans cet appartement géré par les Petits Frères des Pauvres. Entouré par les équipes salarié et bénévole, il est rassuré : « Il y a un suivi, je me sens moins seul. »
La pension offre un accès à une salle commune pour les résidents et dispose d’un jardin partagé avec les habitants du quartier. Une aubaine pour celui qui adore rencontrer du monde. « Pour le moment, dans l’immeuble, chacun reste un peu de son côté. C’est une histoire de parcours de vie difficile, certains ont du mal à nouer des liens », analyse-t-il compatissant. Assis sur le lit une place qui fait office de canapé, il montre la dizaine de cartons encore emballés. Toute une vie à trier qui lui donne le vertige. « Ce que j’aimerai un jour, c’est avoir un véritable appartement. Quelque chose de sympa. Pas-grand-chose, juste un chez-moi, pour avoir un peu d’espace et de tranquillité. ‘Un petit chez soi vaut mieux qu’un grand chez les autres’, c’est ce qu’on dit, non ? »
Jean-Claude est accompagné depuis plus de 10 ans par l’équipe Belle de Mai des Petits Frères des Pauvres à Marseille. Isolé et sans famille, il trouve dans les activités proposées par les Petits Frères des Pauvres un précieux lien social. Bénéficiaire du minimum vieillesse, le loyer modéré lui offre une marge de manœuvre financière dont il prend peu à peu conscience. Depuis deux ans, il goûte au plaisir des séjours de vacances organisées par les Petits Frères des Pauvres. L’accompagnement de l’association lui permet progressivement de penser à lui et de retrouver une certaine sérénité.