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Eric

Ce qui est bizarre dans la société, c’est que tout le monde soit dans des situations trop différentes. Qu’il n’y ait pas de retraite à 1 000 euros pour tout le monde. J’ai un copain qui touche 360 euros par mois. Ça fait peu, il a un grand jardin, mais quand même, c’est difficile.

Romans-Sur-Isère (26) | 1000€/MOIS

Rarement, une rencontre aura été aussi déconcertante. Dans un coin du salon, au milieu d’un bazar sans nom, la carrure solide d’Éric est comme scotchée au fond d’un fauteuil en simili cuir beige. Ses mains sont agrippées aux accoudoirs, élimés pile à ces deux endroits. Il nous fixe avec un regard d’une intensité quasi-dérangeante. On le savait schizophrène. Avant de le rencontrer, les bénévoles se montraient rassurants : « Il est sous traitement, vous verrez, il est tout à fait conscient de sa maladie. Il est très cultivé et très touchant. » Et c’est vrai.

Ce jour-là, on comprend immédiatement qu’Éric est en train de sortir de sa zone de confort. En acceptant de se livrer à des inconnus, comme ça, chez lui. Lui, qui ne reçoit presque jamais personne dans cet appartement qui abrite sa folie. Tout de suite, il pose les bases, en prenant le temps de peser chaque phrase : « Bon. J’ai fait de la psychiatrie dès l’âge de 25 ans. Depuis, je suis toujours suivi. Je prends mes médicaments. Voilà ».

« Complètement fou »

Son père était professeur de menuiserie, sa mère infirmière scolaire. Pendant son enfance, ils déménagent beaucoup au gré des mutations. L’Algérie : « J’ai vu pas mal de cadavres et de pendus sous mes yeux ». Troy : « Sous la pluie tous les jours ». Crest : « Pendant six ans, à l’école et au collège ». Et enfin, Romans-sur-Isère. À 17 ans, il prend lui-même la route, émancipé par son père et part « vagabonder en Provence et en Hollande ». À 25 ans, il revient chez ses parents. « Et là, je me suis aperçu que j’étais fou. » D’un coup d’un seul, son visage se crispe. Sa bouche s’ouvre, ses dents se serrent. Et des larmes, énormes, incontrôlables, coulent : « Complètement fou. »

Aussi rapidement que le tumulte est apparu, Éric se calme et lâche : « Je me suis pas mal drogué. Je fumais beaucoup et je prenais du LSD ». Avec une franchise inattendue, il explique alors : « Ça me permettait d’être suffisamment planant, si on peut dire. Ce qui me permettait de vivre mieux ». Sans pudeur, il continue : « La drogue, ça a changé le cours de mon existence. Et puis, après, il y a eu la maladie. Tout le monde pensait que c’était parce que je me droguais que j’étais malade, alors qu’en fait c’était l’inverse. C’est parce que j’étais un peu délirant, un peu bizarre que je cherchais une compensation. J’avais trouvé ça, comme d’autres trouvent l’alcool ». Pendant plus de 20 ans, il tentera de calmer « les délires et la souffrance morale ». Les larmes coulent à nouveau. Il se reprend : « Pardon, je suis très émotif. J’ai rencontré un médecin qui m’a dit qu’à 50 ans ça se calmait ». Du haut de ses 67 ans, il valide désormais le pronostic médical. « Ça s’est vérifié. Ensuite, je me suis tourné vers l’Eglise. »

« Il n’y a pas d’égalité, il n’y a pas de fraternité, il n’y a pas de liberté. »

Autour de lui, les étagères croulent sous le poids des livres qu’il ne lit plus. Parmi eux, Houellebecq, Kierkegaard, Gracq, et bien d’autres. Derrière lui, des reproductions manuscrites de textes d’Arthur Rimbaud entourées de peinture bleu, rouge, verte et jaune sont exposées sur un grand montant en bois fabriqué par son père. C’est l’une de ses créations. Il s’est mis à la peinture quand il est arrivé dans cet appartement. Un passe-temps, comme un autre. Avec l’écriture aussi : il a rempli des classeurs entiers de poésie, de pensées intimes sur le bonheur et le malheur.

Il lève son bras droit encerclé d’un poignet de force et explique qu’il ne peut plus vraiment écrire. Il est tombé dans la rue il y a quelques mois. Il rendait visite à une copine, la seule qu’il lui reste, alors qu’il avait une pizza dans les mains. Il a trébuché. Il s’est cassé le col du fémur, le poignet et quelques vertèbres. La pizza, elle aussi, était foutue. Il est resté un an en fauteuil roulant. Il a perdu toute sa musculature. Maintenant, il se déplace difficilement. Et, dernièrement, quand l’ascenseur de l’immeuble est tombé en panne, il est resté trois semaines sans pouvoir sortir de chez lui. Brusquement, une alarme interrompt le récit. « C’est l’heure de mes cachets, ne vous inquiétez pas », dit-il avant d’attraper son pilulier à portée de main et de gober ses cachets un à un. « J’ai une bonne retraite quand même », affirme-t-il, presque gêné de ses mille euros mensuels. Ce sont ses parents qui ont pensé à cotiser pour qu’il ait une retraite complémentaire. Sans ça, il aurait dû se contenter des 680 euros prévus par le régime général. S’il a un toit sur la tête, c’est aussi grâce à eux. Ils lui ont acheté ce deux pièces il y a 35 ans. Sinon, il serait probablement à la rue. Il se rend compte que, d’une certaine façon, il a eu de la chance. Éric analyse alors la situation avec une certaine candeur : « Ce qui est bizarre dans la société, c’est que tout le monde soit dans des situations trop différentes. Qu’il n’y ait pas de retraite à 1 000 euros pour tout le monde. J’ai un copain qui touche 360 euros par mois. Ça fait peu, il a un grand jardin, mais quand même, c’est difficile. » Éric hésite et poursuit : « Il n’y a pas d’égalité, il n’y a pas de fraternité, il n’y a pas de liberté. Il n’y a pas tout ça quoi ».

« Attendre que le temps passe »

Sur un tabouret en bois devant lui, un cendrier est posé sur lequel on peut lire : « Tout pour faire un tabac ». Il montre le saladier en pyrex juste à côté. « Ça, c’est du tabac issu de mes mégots de cigarettes. J’enlève le brûlé et je récupère ce qu’il reste pour le fumer à la pipe. Je ne perds rien. » Ça lui sera peut-être fatal, il le sait. Mais, même avec des patchs, il n’arrive pas à s’en passer. Une mauvaise habitude acquise à 16 ans. « J’ai une forte addiction à la nicotine. Une fois, j’ai essayé d’arrêter et j’ai grossi. Une autre fois, j’ai essayé et j’ai fait une dépression. » Alors, il fume. Même si ça lui coûte cher, aussi.

Éric vit désormais au ralenti. Ses journées se résument à « attendre ». « Attendre quoi ? « Que le temps passe. » Il aimerait bien voyager à nouveau. Comme quand il était plus jeune et qu’il sillonnait l’Europe les poches vides : les Pays-Bas, l’Espagne, la Grèce… Aujourd’hui, il ne sait plus comment faire. De toute façon, la sciatique lui complique la vie. Sinon, il rêverait simplement de pouvoir se promener. N’importe où. « Quand je marche, je suis avec les autres, je suis sur la planète. La marche, confie-t-il, me rend humain ».

À Romans-sur-Isère, les Petits Frères des Pauvres apportent un soutien vital à Éric, 67 ans, atteint de schizophrénie. L’Association assure des visites hebdomadaires d’une heure trente, essentielles pour briser son isolement. Deux bénévoles, Dominique et Pascal, lui offrent une présence régulière et rassurante. L’impact de cet accompagnement est significatif. Éric témoigne que ces visites ont « vraiment changé [sa] vie  », soulignant l’importance du lien social pour les personnes âgées isolées. Au-delà du soutien moral, l’association facilite l’accès aux loisirs. Éric participe aux séjours vacances, à prix réduit. Une bouffée d’oxygène pour celui qui, coincé chez lui par des problèmes de santé, ne sort pratiquement plus.

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« Avant, je regardais par la fenêtre. Maintenant, je regarde vers l’avenir. Faites découvrir l’histoire de Marguerite à vos proches. »

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