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Chantal

 Moi qui voulais continuer à travailler, j’ai pleuré… Mais la sécurité sociale m’a dit que c’était fini. Si même eux vous disent ça, c’est qu’il n’y a plus rien à faire.

Dunkerque (59) | 1100€/MOIS

Quartier des Glacis, Dunkerque. L’un des plus vieux de la ville. Un symbole de la reconstruction. Ici, les noms des immeubles évoquent la guerre : Churchill, de Gaulle, Leostic… Ici aussi, comme un peu partout dans la ville, les façades en briques rouges contrastent avec la couleur laiteuse du ciel. C’est une matinée de juillet pluvieuse et les rues sont désertes. Seules les mouettes jouent les sentinelles perchées sur des lampadaires. L’avenue principale – « de la Libération » – divise cette cité populaire en deux. Juste derrière, dans une petite rue, se trouve le bâtiment de Chantal : une résidence pour personnes âgées autonomes.

Doucement, elle commence à raconter : « Je vis ici depuis 30 ans. C’est un immeuble qui mixe personnes âgées et travailleurs. On est mélangé, on se côtoie. » À l’entendre, elle ne se met pas dans la case des personnes âgées. Elle était là bien avant d’obtenir ce statut, quand elle était encore en activité.

Cependant, elle a le droit de participer aux animations proposées dans la salle commune du rez-de-chaussée. Sur une feuille tapée à l’ordinateur, elle montre son planning mensuel.« J’ai des activités avec les Petits Frères des Pauvres, celles d’ici et j’ai la belotte à l’extérieur. Comme ça, toute ma semaine est pleine, explique-t-elle satisfaite.»

« Pouf, plus rien »

Chantal a 68 ans. C’est en mère courage qu’elle a débarqué à Dunkerque il y a 40 ans. Son fils de trois ans ne supportait pas l’air de la région parisienne. Trop polluée. Il lui fallait celui de la mer. L’allergologue lui a donc conseillé la Vendée ou le Nord. « J’ai choisi ici parce que je connaissais un peu de monde. »Avant d’emménager, elle a enchaîné pendant deux ans les trajets Paris-Dunkerque avec son fils. Tous les week-ends. « À peine arrivés, on allait à la plage, comme ça, je n’avais pas besoin de lui donner de médicaments. Il faisait des foyers pulmonaires, il était hospitalisé à répétition, c’était la folie. J’arrivais ici et hop : la plage. Après, on repartait le lundi matin de bonne heure pour que je puisse être au travail à 9 heures. » C’était éreintant. Mais le sacrifice en valait la peine : « C’était le seul enfant que j’avais, j’étais seule, j’étais libre de faire ce que je voulais. »

Jusqu’à 50 ans, Chantal a travaillé comme secrétaire médical. D’abord en milieu hospitalier, puis dans le privé à Dunkerque. Son patron, un médecin, l’a poussé au burn-out. Elle se fera hospitaliser au bout du rouleau. « Moi qui voulais continuer à travailler, j’ai pleuré… Mais la sécurité sociale m’a dit que c’était fini. Si même eux vous disent ça, c’est qu’il n’y a plus rien à faire. » Du jour au lendemain, un monde qui s’écroule : « Pouf, plus rien ».

Son fils était déjà grand, parti faire sa vie. Elle l’a eu à 23 ans. Elle est d’abord restée cloitrée chez elle. Les médicaments prescrits lui faisaient tourner la tête : elle trébuchait à chaque fois qu’elle sortait. « Je me retrouvais plâtrée de partout ». Sur son corps, elle montre les endroits des blessures « Je me suis cassée ici, ici, là… ». Le pouce, la cheville, le bras, l’autre bras… Il y a quatre ans, c’est l’assistante sociale qui la suivait depuis « les problèmes psychologiques » qui l’a orientée vers les Petits Frères des Pauvres. « Pour me remettre un peu dans la vie active.»

« Faut être passé par là pour s’en rendre compte. »

Sa retraite s’élève à 1 100 euros par mois. Près de la moitié partent dans le loyer. « Disons qu’il ne faut pas faire de folies. On doit se priver un peu, c’est obligatoire. » Les folies, pour Chantal, ce serait une place de cinéma, un théâtre ou un resto avec des amis, comme avant quand elle avait un salaire. Autrefois, les folies, c’étaient plutôt des cadeaux à Noël pour son fils : « C’est arrivé que je ne puisse pas acheter quoi que ce soit. Ça fait mal. Faut être passé par là pour s’en rendre compte et s’apercevoir de ce qu’il se passe vraiment. »

Pour les courses, Chantal a mis en place un système. Toutes les semaines, elle ne doit pas dépasser les 60 euros. Toutes les semaines, elle achète inlassablement la même chose. Le matin, elle avale un yaourt, un jus de fruit et une crêpe. Le midi, ce sont des plats préparés. Le soir, une soupe et un bout de fromage. Toute notion de plaisir liée à la nourriture semble avoir été mise de côté. « Voilà, on mange pour manger. »

« C’est déjà ça. »

Elle montre, ravie, les murs couleur vert olive et blanc cassé de la salle à manger. Ce sont « les ptits’ frères » qui lui ont offert. De quoi habiller la grande pièce meublée au plus simple : deux immenses commodes en bois qui appartenaient à sa grand-mère, un canapé et quelques cadres photos. Aujourd’hui, c’est avant tout pour eux qu’elle témoigne. Elle espère rendre un petit peu la pareille à l’Association qui l’a aidée à sortir de sa mélancolie. Elle ne veut pas trop se plaindre.

Comme beaucoup de personnes âgées, elle minimise la situation : « Je vis bien malgré tout. Après tout ce que j’ai traversé : un père abusif, un mari violent. Maintenant, je suis tranquille. » Elle arrive même à mettre quelques euros de côté. De quoi rendre visite à son fils à Chambéry. Il est très malade, difficilement curable. Elle est très inquiète. « Je suis allée le voir au mois de juin, ça n’allait pas du tout. S’il n’y a pas d’urgence, je reviendrais à Noël. Heureusement que j’avais de quoi me permettre un billet de train pour descendre. » Il a cinq enfants. Si le pire arrivait, elle voudrait pouvoir se rapprocher d’eux. Mais, pour ça il faudrait épargner un peu plus. « En attendant, j’y vais quand je peux. » Elle marque une pause, lève la tête puis s’efforce de sourire : « C’est déjà ça. »

Depuis 2020, Les Petits Frères des Pauvres accompagne Chantal, 68 ans, dans son quotidien à Dunkerque. Les actions initiées sur recommandation d’une assistante sociale, visent à rompre l’isolement de cette retraitée vivant seule. Les bénévoles proposent à Chantal un programme varié d’activités hebdomadaires. Deux d’entre eux lui rendent visite régulièrement, tissant des liens d’amitié durable. L’association a également contribué à l’amélioration de son cadre de vie en finançant une partie de la rénovation de son appartement. Les séjours de vacances et sorties culturelles permettent aussi à Chantal de maintenir une vie sociale active malgré ses contraintes financières.

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« Avant, je regardais par la fenêtre. Maintenant, je regarde vers l’avenir. Faites découvrir l’histoire de Marguerite à vos proches. »

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