Il soutient le regard et dit : « Ma vie, je l’ai commencée par la fin. À 11 ans, je suis mort. J’ai été tué. » Puis il est revenu. Renversé par une voiture, réanimé par les pompiers. Ensuite, il a dû tout réapprendre : lire, écrire, parler. Cette expérience a façonné son existence. Façon revanchard. « J’ai vécu d’une façon très spéciale, là où beaucoup de gens n’auraient pas réussi. »
Dans le studio, l’air est chargé. Une vague odeur de cigarette froide persiste, la télé braille, le lit est en vrac. Comme si la visite était inattendue. Pourtant, le discours est rodé. Il déballe : « J’ai toujours été en décalage avec les autres, parce que j’ai vécu. J’étais complètement refermé sur moi parce que les gens n’avaient pas la même façon de voir les choses que moi. »
« Je suis comme les autres. »
Alain a débarqué à Lille il y a deux ans. Les Petits Frères des Pauvres lui ont trouvé ce petit appartement sous les toits. Avant ça, il était à la rue. Avant ça encore, il était en Belgique. Il y a vécu pendant 30 ans. Il travaillait dans une brasserie comme cuistot. Mais la pandémie a frappé et l’entreprise a fermé. « À 60 ans, pour retrouver du boulot, c’est compliqué. » Alors il est parti à Lille, parce que c’était une grande ville. Pas trop loin de là où il a grandi.
Son adolescence à Maubeuge est marquée par son accident. Son cerveau doit se remettre du traumatisme, son bras gauche tremble sans raison, sa hanche est bancale. Il est victime de moqueries et se met à l’écart des autres. À l’école, les professeurs ne lui prédisent pas un grand avenir. « Au lycée on m’a supprimé tous les cours jugés non nécessaires : sport, histoire, sciences… Ils ont dit à mon père ‘tant qu’il sait lire, écrire et compter, il pourra s’en sortir. Il n’a pas besoin d’autre chose’. » Ensuite, il a passé un diplôme de boulanger, « Le seul métier qu’ils ont estimé que je pouvais faire ».
À 20 ans, il s’est engagé dans l’armée, afin de prouver qu’il était capable. « Une fois mon service terminé, je suis allé voir le médecin et j’ai lui dit : ‘Voilà, je suis comme les autres maintenant. Donc je fais ce que je veux’. » Il choisit cuisinier et s’en va à Paris.
« La viande, tu l’as pour pratiquement rien. »
Dans quelques mois, Alain touchera sa retraite. Pas-grand-chose : entre 800 et 900 euros. « Toujours 300 euros de plus que maintenant. » Maintenant, c’est du RSA qu’il vit. Mais Alain jure être organisé, toujours prévoyant, c’est une règle de vie : « Je n’improvise jamais. J’ai appris à imaginer les difficultés que j’allais rencontrer. » Pour se ravitailler, il connait les adresses solidaires de Lille. « Sinon, j’ai trouvé un truc il n’y a pas très longtemps : les bas prix. Au magasin, tous les jours il y a un bac plein de nourriture pas chère. La viande, tu l’as pour pratiquement rien. »
Ses semaines sont rythmées par une succession d’activités proposées par des associations : petit- déjeuner solidaire et repas dominicaux avec le réseau Entourage, cours d’informatique avec Emmaüs Connect, visite bi-hebdomadaire des Petits Frères des Pauvres… Selon lui, survivre, c’est avant tout rester actif : « Tous les jours, il faut avoir un petit quelque chose à faire pour s’obliger à sortir, sinon vous vous enterrez chez vous. »
« Celui qui est pauvre, c’est celui qui n’a rien. »
Il aime les thrillers historiques. Sur la table, il pose six bouquins de Jean d’Aillon : « C’est comme un Maigret du moyen-âge. J’aime bien parce qu’il parle des petites gens ». C’est comme ça aussi qu’il cherche à faire sa « propre psychologie ». À l’adolescence, il s’intéressait aux tragédies de l’histoire : la libération des camps, la vie d’Anastasia Romanov, le naufrage du Titanic… « Pour me prouver à moi-même qu’il y a des personnes qui ont vécu des choses pires que moi. »
De tout ça, sa conclusion, c’est que malgré tout, il a réussi à surmonter les obstacles. Dans un élan de fierté, il analyse : « J’ai une richesse intellectuelle, des connaissances, j’ai vécu. Celui qui est pauvre, c’est celui qui n’a rien du tout. Celui qui est arrivé à mon âge, mais dont la vie a été morne, qui n’a rien fait…lui, il peut dire qu’il est vraiment pauvre ». Désormais, il dit ne plus espérer grand-chose. Il décrète : « La retraite, c’est beaucoup de choses qui se terminent. Je suis à l’automne de ma vie. La fin se précise, je n’ai plus à faire de projets sur le long terme. » Même s’il pourrait vivre encore 40 ans. Le sourire en coin, d’un humour grinçant, il réplique : « Ça, ça ne m’arrangerait pas. »
Depuis son arrivée à Lille, Alain bénéficie du soutien des Petits Frères des Pauvres. Deux fois par semaine, il participe à différentes activités. L’Association organise des moments conviviaux auxquels il participe comme des journées à la mer ou encore le repas de Noël. Au-delà de ces rencontres, les Petits Frères des Pauvres ont joué un rôle crucial en proposant à Alain son logement actuel.