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Jeannette

Tant que ça ne dérange personne… Ce n’est pas toujours facile quand on est seul. L’argent, c’est un peu ça qui nous guide, n’est-ce pas  ?

Escrennes (45) | 900€/MOIS

C’était la fin de la guerre. Jeannette avait presque 20 ans. Un gars qu’elle avait fréquenté lui a fait « une crasse » qu’elle n’a pas pu digérer. Alors, elle a dit : « Je m’en vais ». Elle écrit une lettre au grand-père, lui demandant de le « rejoindre au pays ». Il lui trouve alors « une place » chez un marchand de biens. « Je faisais la bonne », explique-t-elle.

Sans regret, elle quitte la région Seine- et-Marne et le foyer familial : 9 frères et sœurs, une mère froide qui n’aura cessé de lui reprocher son énurésie et un père « qui manquait beaucoup de courage ». C’est à Escrennes, petit village du Loiret au milieu des champs de blé, qu’elle mènera une vie de labeur.

« Il faut se dire : « il n’y a que ça »»

À la voir, on l’imagine tout de suite douce grand-mère. On ne se trompe qu’à moitié. Et, lorsqu’il s’agit de causer, Jeannette est inarrêtable. Elle raconte sa vie, ponctuant son récit d’anecdotes qui renvoient à des époques inconnues et d’expressions qui font doucement sourire. « Ici, faut pas péter plus haut qu’on peut », lance-t-elle avec un franc-parler que seule la vieillesse autorise.

À 98 ans, elle vit seule dans sa maison depuis la mort de son mari il y a 33 ans. Une vieille bâtisse achetée en 1949, alors que ce n’était « qu’un taudis ». « Les mûrs étaient moisis. Et puis l’hiver, il y avait du salpêtre par terre. Il fallait avoir envie de vivre là-dedans. On y a mis toutes nos économies ».

Aujourd’hui, le toit de la grange menace de s’effondrer et la fenêtre du grenier fuit. « Quand il pleut, l’eau passe entre le mur et le crépi puis vient laver les carreaux de ma chambre », regrette-t-elle. « Il faut compter au moins 1 000 euros pour les travaux, c’est un peu trop cher ». Plus frappant encore : l’absence de salle de bain et de toilettes. À bientôt, 100 ans, Jeannette fait sa toilette à l’évier, aidée par son auxiliaire de vie. « On a toujours été habitué à faire comme ça. Et puis on se fait une raison. Il faut se dire : « il n’y a que ça » », philosophe-t-elle.

« L’argent, c’est un peu ça qui nous guide. »

Avec sa modeste retraite, Jeannette compose entre les factures et l’aide-ménagère. Pour se nourrir, elle se contente essentiellement de plats préparés à trois ou quatre euros, qu’elle fait durer sur deux repas. « C’est tout prêt, ça ne me demande pas de travail », assure-t-elle, même si sa moue laisse entendre que le goût laisse à désirer. « Au début, je prenais aussi une aide-ménagère le dimanche, mais c’est le double du prix. » , ajoute-t-elle. De temps en temps, elle fait patienter les factures quelques jours avant de les payer, « tant que ça ne dérange personne… Ce n’est pas toujours facile quand on est seul. L’argent, c’est un peu ça qui nous guide, n’est-ce pas ? »

Jeannette ne se plaint pas. De toute façon, « la misère » elle l’a connue toute sa vie. À 15 ans, elle travaillait déjà dans les champs avec son père. « C’était du travail d’homme ! Mais mon père, il n’en avait rien à faire. » Elle se rappelle les journées entières à biner les betteraves : « Dix hectares à nous deux ! Ah ça oui, j’étais bonne à la binette. » L’hiver, c’était la coupe du bois : « Un jour papa m’a collé une hache dans les mains, sans m’expliquer comment faire. »

« Maitresse, c’est le métier que j’aurais désiré faire »

Son mariage, en 1947, ne lui apporte guère plus de confort. Son mari, « un paysan du coin illettré, qui aimait aller au bistrot, discuter avec les gens le dimanche et manger » n’avait jamais un sou en poche. À la maison, c’est elle qui gère tout. Elle s’occupe de ses deux filles, désormais « parties au large ».

Plus tard, elle travaillera dans une école. « Maitresse, c’est le métier que j’aurais désiré faire », confie-t-elle. Elle sera plutôt femme de service. « Mais à force d’être plié en deux, j’ai eu des problèmes aux reins. J’étais arrêtée à tout bout de champ. Alors, les médecins m’ont déclaré inapte au travail à 57 ans. »

Désormais, les journées de Jeannette sont rythmées par les mots mêlés, le Scrabble en solitaire, et les visites hebdomadaires des bénévoles des Petits Frères des Pauvres. L’arthrose la diminue physiquement et la rend dépendante. Pour autant, pas question de partir d’ici. « J’adore ma maison, j’en ai tellement manqué quand j’étais chez mes parents. Je me trouve tellement bien ici que le reste, je m’en fous. ».

L’été, la porte-fenêtre du salon qui donne sur le jardin reste toujours ouverte. Même si elle ne sort plus. Elle aime sentir l’air passer. Un peu partout sur les murs de la pièce, le papier peint jauni se décolle. Peu importe également. Jeannette préfère s’arrêter sur les imposants canevas accrochés çà et là, qu’elle incite à examiner de plus près : « Il faut bien regarder les chevaux, on croirait qu’ils sont vrais. Dans la paille, il y a trois sortes de couleurs ! » Sur les étagères, une collection de livres France Loisir côtoie un chef-d’œuvre oublié de la littérature : Raboliot. Ses yeux s’émerveillent : « Oh mon Dieu Raboliot ! C’est Maurice Genevoix, l’écrivain du département qui l’a écrit. » D’une mémoire intacte, elle conte alors l’histoire de ce prix Goncourt 1925 sur la vie d’un braconnier libre de Sologne.

Pour cette nonagénaire vivant seule dans sa maison d’Escrennes, ce soutien est devenu un précieux lien avec le monde extérieur. L’accompagnement se traduit principalement par des visites régulières de bénévoles. Au fil du temps, une véritable complicité s‘est tissée entre Jeannette et ses visiteurs. Occasionnellement, Jeannette participe à des sorties organisées par l’association. Récemment, elle a pu profiter d’une balade en péniche, une nouvelle expérience à 98 ans. « Fallait que je connaisse ça, c’était la première fois », confie-t-elle avec enthousiasme.

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