Michel a sa petite notoriété. Mais ne lui faites pas remarquer. « Moi, une star ? Drôle de star », s’amuse-t-il. C’est qu’il n’aime pas spécialement se mettre en avant. Lui, son truc, c’est de dire les choses comme elles sont. Sans fioriture.
Il y a deux ans, une journaliste du média Brut est venue l’interviewer. Il y raconte son quotidien de retraité aux petits moyens. Dans la vidéo, on le voit arpenter les allées d’un supermarché. Il explique pourquoi c’est gênant à 70 balais et un dos ravagé de devoir se baisser pour attraper les produits les moins chers en bas des rayons. Il y décrit aussi ses privations et ses techniques pour économiser un euro. Avec sa voix rocailleuse et sa tête de papi tout-le-monde, sa franchise désarmante a touché. Il a fait exploser les compteurs : la vidéo a été vue plus de 6 millions de fois.
Sans le vouloir, Michel s’est mis a incarné le visage oublié de la précarité chez les personnes âgées. Sous la vidéo, les témoignages similaires ont fusé. Tous racontant leur désespoir de vivre avec des retraites de moins de 900 euros. La conclusion est toujours la même : comment est-ce possible de finir ainsi quand on a trimé toute une vie ? Indignation et incompréhension.
« La nuit, je me cachais pour dormir. »
Michel a la démarche claudicante. Séquelles de plus de 20 ans passés sur les routes. « J’ai commencé en 68 comme chauffeur routier. On chargeait et déchargeait les camions à la main. Après, il fallait rouler. La colonne a lâché. » Et les médecins n’ont rien pu faire. « J’ai subi quatre opérations. J’ai deux plaques de ferraille dans le dos qui n’ont pas tenu. Maintenant, j’ai une paralysie de la jambe droite. » Nous sommes en 92 et la décision est sans appel : interdiction totale de travailler. Ensuite, c’est l’histoire parfois classique et tragique que rencontrent ceux qui finissent à la rue. Un divorce qui se passe mal, un départ du foyer familial, un canapé occupé un temps chez un frangin. Et puis l’errance.
Michel finit par rejoindre les compagnons Emmaüs. Il travaille en cuisine dans une communauté en Ardèche, puis à Nice. Lassé, il atterrit à Marseille, sans domicile fixe. « La nuit, je me cachais pour dormir sur le Vieux-Port, derrière la mairie », raconte-t-il. Un matin, une douleur lancinante à la tête le réveille. Le diagnostic à l’hôpital tombe comme un couperet : un ulcère de la cornée qui lui fait perdre la vue de l’œil droit. « C’est probablement une infection provoquée par l’urine de rats. »
« Du pain et de l’eau »
Il y a 10 ans, Michel a posé définitivement son sac à Toulon. La dernière étape. « Ras- le-bol de cavaler ». Hébergé un temps dans une maison relais au Mourillon – un lieu qui accueille des personnes en situation de précarité, d’isolement, d’exclusion sociale – il trouve un appartement grâce aux Petits Frères des Pauvres. Avec seulement 850 euros de retraite par mois, bien en dessous du seuil de pauvreté, et un loyer de 430 euros, chaque centime compte. « Pour moi, un euro, c’est une baguette de pain. », illustre-t-il, dévoilant l’arithmétique quotidienne qui rythme sa vie. « Du pain et de l’eau, quand on n’a rien d’autre, je l’ai fait pendant longtemps. »
L’histoire de Michel a ému les Français. Lorsque la vidéo du média Brut est devenue virale, un élan de solidarité s’est formé. Une cagnotte en ligne a été ouverte, récoltant rapidement près de 10 000 euros. Mais Michel a pris une décision qui a surpris. Il choisit de partager l’argent avec d’autres retraités en difficultés, plutôt que de le garder pour améliorer son quotidien. Il divise la somme entre les 43 bénéficiaires des Petits Frères des Pauvres de Toulon, offrant à chacun un bon d’achat de 210 euros.
Avec philosophie, Michel explique le geste qui en a surpris plus d’un : « Moi, je me débrouille, la vie de la rue, elle était dure. Si tout le monde comprenait que le partage ça fait beaucoup. Il y a des gens qui ne donneraient même pas une baguette de pain à quelqu’un qui a faim. » Alors, quand les journaux locaux se sont intéressés eux aussi à son histoire, il a voulu faire passer un message. « Il faut s’occuper des papis et des mamies, martèle-t-il. Ce ne sont pas à eux d’aller demander des aides. Certains ne sortent pas de chez eux. Il faut aller les voir. »
« De la bonne popote »
Michel a retrouvé un petit équilibre. Dans son studio toulonnais, le chant des cigales s’invite par la fenêtre. Même s’il se sent un peu étriqué. « C’est petit ici, je manque de place » souffle-t-il en montrant les 18 m2 qui l’entourent. De toute façon, il n’aime pas rester enfermé. La télé massive perchée sur la commode reste éteinte. « On me l’a donnée », précise-t-il. Ses journées, il préfère les passer au parc des Lices, à deux pas de chez lui. « Là-bas, j’en connais du monde ! »
Dans les allées du parc, Josie, 88 ans, ne le fait pas mentir. Postée sur un banc, elle semble l’attendre de pied ferme. « C’est les fameux ? lance-t-elle à Michel avec un accent du coin prononcé. Avant de nous interpeller : « Vous êtes Sophie de France 3 ? » Pas cette fois. Personnage haut en couleur, Josie ne tarit pas d’éloge sur Michel. « C’est un amour ! », clame-t-elle. « Avant, continue Michel, Josie m’apportait de la bonne popote ». La copine acquiesce : « Des supions, des steaks de cheval, des escargots du jardin… ». Assis côte à côte à l’ombre d’un platane, les deux compères continuent alors de tailler la bavette : la boulangère, les promeneurs, les chiens, les difficultés du quotidien… Tout y passe. Ça ricane, ça cancane, ça déballe les petits tracas et les grandes misères. En cette fin d’après-midi de juillet, l’air de rien, ça se raccroche à la vie.
Les Petits Frères des Pauvres ont joué un rôle crucial dans la vie de Michel. Grâce à l’association, il a pu trouver un logement stable, mettant fin à des années d’errance. Il participe à de nombreuses activités organisées par l’association : séjours de vacances annuels, lotos, et même un voyage mémorable à l’Olympia à Paris. « Les petits frères, ils nous gâtent. Ah, on rigole bien ! » Michel passe également quand il le souhaite dans leurs locaux boire un café.