Cette histoire, Louise a déjà dû la raconter des dizaines de fois. Aux ambassades, à l’ONU, aux administrations françaises… Ce jour-là, elle recommence dans son appartement de Seine-Saint-Denis. Elle doit réfléchir, puiser dans sa mémoire, choisir les bonnes tournures de phrases, réveiller des souvenirs douloureux. Mais elle raconte. Lentement. Digne. Elle raconte son exil de la République démocratique du Congo et son arrivée en France, en 2002, à l’âge de 59 ans. Elle raconte son histoire, qui est aussi celle d’une guerre sans fin qui, pour la plupart, nous indiffère.
Louise est originaire de Kitshanga, dans le nord Kivu, une province de l’est de la RDC. À quelques kilomètres au sud, on y trouve Goma, une ville de 17 000 habitants située juste à la frontière avec le Rwanda. Ce chef-lieu de la région est niché au bord de l’un des plus grands lacs d’Afrique. De la cité, on peut apercevoir le volcan Nyiragongo qui pointe au loin comme une menace permanente sur la ville. Dans cette région vallonnée, la nature y est luxuriante et le climat tempéré. Là-bas également, le pays se déchire depuis plus de 20 ans au nom d’intérêts politiques et économiques. La sérénité n’existe plus. Ce territoire est devenu le théâtre de violences anarchiques : massacres, viols et pillages. Là-bas encore, le sol est riche en minerais. « Peut-être même trop », murmure Louise.
« Nous sommes devenus nous-mêmes des réfugiés. »
Louise vivait à Goma. Pendant une dizaine d’années, elle a fait du bénévolat avec son église. Elle nourrissait les réfugiés rwandais arrivés en masse. Elle visitait les malades à l’hôpital. Il n’y avait plus de travail. La population locale se débattait pour survivre. Elle aussi. À la maison, elle s’occupait de ses petits-enfants : leur père, son fils, a été assassiné. Ses autres enfants ont été évacués à Kinshasa ou en Europe.
Elle se souviendra toujours du jour où des militaires ont frappé à sa porte. Ils venaient du Rwanda. Ils lui ont ordonné de quitter sa maison, sans une explication. Elle a été conduite à Gisenyi, à 20 kilomètres de l’autre côté de la frontière. Là, on l’a forcée à monter dans un bus. À son arrivée, elle a découvert un camp de réfugiés déjà surpeuplé de Congolais déplacés. « C’est ainsi que nous sommes devenus nous-mêmes des réfugiés au Rwanda. » Elle y est restée un an. Jusqu’à cette nuit où le camp a été attaqué. Près de 250 personnes ont perdu la vie, fusillées sur place.
Alors, Louise a fait le chemin inverse. Jusqu’à Goma. Pendant trois ans, la vie, en quelque sorte, a continué. Jusqu’à ce qu’elle tombe malade. Il fallait se faire opérer. Tout était prévu. Sauf le réveil du volcan. La lave a tout détruit sur son passage. L’hôpital y compris. Ce soir-là, en France, les présentateurs des JT avaient la mine grave en évoquant l’est de la RDC : ils parlaient d’une situation catastrophique. En même temps, la crise géopolitique s’intensifiait dans la région qui s’embrasait. « Les Tutsis poursuivaient les Hutus au Congo, et nous, les Congolais, nous nous retrouvions également pris pour cible. » Plus aucun vol civil ne reliait l’est du pays avec l’ouest. Louise voulait s’enfuir. « C’est grâce à l’intervention de l’ONU et aux documents fournis par mon médecin que j’ai pu embarquer dans un de leurs avions pour Kinshasa. » Quelques mois plus tard, Louise a obtenu un visa pour la France.
« Heureusement, il y a des gens qui vous encouragent. »
Ici, c’est une nouvelle bataille qui l’attendait. Celle des papiers. Son visa n’était valable que trois mois, le temps des soins. Mais où rentrer, quand chez soi tout est dévasté ? Il a fallu attendre cinq ans. Cinq années d’incertitude, sans statut légal. Il a fallu survivre grâce à l’aide de la famille et des associations caritatives. « C’était dur, mais heureusement il y a des gens qui vous encouragent. » Louise avait besoin de se sentir utile, d’occuper ses journées. Elle s’est rapprochée de la Congrégation des Petites Sœurs des Pauvres. Elle a passé ses journées à animer des ateliers dans leur maison de retraite. « Je tricotais, je faisais des napperons, » résume-t-elle. Elle pointe du doigt l’ouvrage posé sur sa table basse : « Comme celui-ci ».
En 2007, Louise a obtenu sa carte de séjour. Les Petits Frères des Pauvres, dit-elle, l’ont beaucoup aidé. C’est eux qui l’ont soutenue dans ses démarches administratives. C’est aussi eux qui l’ont aidée à trouver ce logement. Une fois, ils lui ont même payé son loyer. C’est arrivé aussi, qu’il lui donne des bons alimentaires. Avec ses nouveaux papiers, Louise pouvait enfin travailler. Elle avait 64 ans. Les options étaient limitées. Elle a fait « des ménages » chez des particuliers pendant trois ans.
« Je n’ai plus rien à donner. »
La question lui a fait baisser la tête et ses yeux se sont embués. Aujourd’hui, de quoi vit-elle ? « On dirait que je n’ai même pas travaillé », chuchote-t-elle. Dans les 500 euros. « C’est normal, je comprends, c’est parce que je n’ai pas pu cotiser comme tout le monde. » Depuis l’année dernière, le département prend en charge son loyer de 450 euros. Elle n’a plus à payer l’aide à domicile également. Seules les factures d’électricité restent à sa charge. Avec quelques petites aides supplémentaires, elle touche désormais près de 800 euros. Louise dit que, maintenant, elle est sortie d’affaire.
Son regard se perd au-delà de la fenêtre de son appartement. Le paysage qui s’offre à elle n’est plus celui des collines verdoyantes et des bassins africains, mais celui d’une banlieue parisienne, dominé par la façade austère de l’hôpital qui lui fait face. « Je ne sais pas ce que je fais ici… Je n’ai plus rien à donner. D’être là, seulement comme ça à attendre, ce n’est pas moi. » Louise ne le cache pas : elle aurait préféré vieillir dans son pays. Elle sait que ce n’est pas possible. Parce que la guerre n’est pas finie. Mais elle y croit toujours. Même s’il ne lui restait plus qu’une semaine sur terre, elle voudrait que ça soit là-bas, à Goma. Cette fois, Louise lève les yeux au ciel et son visage s’illumine. Elle y est. « C’est une petite ville, mais, si vous la voyiez… Vous ne voudriez plus jamais en partir. C’est magnifique. Le climat y est si doux, si clément. Tout ce que vous plantez s’épanouit. Et les lacs ! Ah, si vous pouviez les voir ! Ils s’étendent à perte de vue, comme des mers intérieures. »
Les Petits Frères des Pauvres ont joué un rôle capital dans l’intégration de Louise, réfugiée congolaise de 81 ans, en France. Arrivée en 2002 à l’âge de 59 ans, Louise a bénéficié pendant des années du soutien de l’association. Celle-ci l’a aidée dans ses démarches administratives, lui a fourni une aide alimentaire et a contribué au paiement de son loyer et de ses médicaments. L’association a également financé un voyage au Congo, permettant à Louise de revoir sa famille après 10 ans d’absence. Malgré une pension mensuelle de moins de 800 euros, Louise parvient à maintenir son autonomie, en partie grâce à ce soutien continu.